Compte rendu du colloque : Les Amériques en vert ?

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Organisé par Pascal Bastien, Isabel Harvey (UQAM), Jan Synowiecki (Université Caen Normandie), Andréanne Martel (UQAM) et Thomas Brignon (Université Clermont-Auvergne), le colloque Les Amériques en vert ? a eu lieu les 7 et 8 juillet 2025 à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il a été pensé comme la suite logique des projets Connecter l’Atlantique : une histoire environnementale de l’Amérique française (1663-1763) et L’Église catholique devant les défis environnementaux : missions, mobilité et climat en Italie du Sud, France et Amérique du Nord durant la période moderne, ainsi que comme l’aboutissement de deux journées d’études qui se sont tenues à Montréal et à Paris et du séminaire « Nouveaux chantiers en histoire environnementale » de 2024-2025 organisé dans le cadre du Groupe de recherche en histoire des sociabilités de l’UQAM. Au cours de ces événements, la nécessité de créer un réseau de recherche francophone en histoire environnementale des Amériques est devenue manifeste ; ce réseau réunit aujourd’hui des chercheur.e.s du Québec, de la France, de la Belgique et de l’Italie.

Les Amériques en vert ?

Le titre Les Amériques en vert ? fait référence à l’ouvrage de Richard Grove, Green Imperialism : Colonial Expansion, Tropical Island Edens and the Origins of Environmentalism, 1600-1860 (1996). Grove y étudie les débuts de la pensée environnementale moderne et soutient que ses origines se trouvent dans les territoires colonisés, à travers l’observation des îles tropicales par les scientifiques européens. Son ouvrage propose une sorte de « contre-histoire environnementale », où la colonisation n’est pas seulement pensée à travers les destructions écologiques qu’elle entraîne, mais aussi à partir des expériences de conservation et de réflexions écologiques menées par des « experts » scientifiques. Le titre du colloque évoque également les enjeux politiques actuels autour de l’impérialisme vert, leurs critiques et leurs résistances. Le point d’interrogation, pour sa part, ouvre une réflexion : peut-on parler « des Amériques » ? Comment définir la « période moderne » dans un tel cadre ?  Les Amériques en vert ? a été une invitation à la discussion entre aires géographiques, champs thématiques et disciplinaires et à une réflexion collective autour de ce que pourrait être une histoire environnementale des Amériques où les arbres, les sols et les animaux deviennent des acteurs historiques.

Écrire l’histoire environnementale des Amériques

Un mot d’accueil de Pascal Bastien (UQAM) suivi d’une présentation d’Isabel Harvey (UQAM), Jan Synowiecki (Université Caen Normandie) et Andréanne Martel (UQAM) a ouvert le colloque. Andréanne a présenté différentes cartes anciennes exposées dans une salle annexe, en lien direct ou indirect avec les thématiques abordées lors de l’événement. Entre les séances, les participant.e.s ont été invité.e.s à consulter ces grands documents.

Le premier panel, Écrire l’histoire environnementale des Amériques et présidé par Isabel Harvey, a ensuite lancé la première journée du colloque en rassemblant trois communications qui interrogeaient des enjeux historiographiques et épistémologiques. Jonas Musco (EHESS) a retracé les interprétations relevant du déterminisme environnemental dans les travaux de spécialistes de l’histoire autochtone aux États-Unis de 1910 à 2020, montrant que ce déterminisme constitue une tendance interprétative polymorphe mobilisée pour servir des thèses radicalement différentes. Jan Synowiecki (Université Caen Normandie) a exploré les circulations et réceptions en Europe et en Amérique de l’ouvrage The Ecological Indian. Myth and History de l’historien Shepard Krech III (1999). Étienne Boucher (UQAM), quant à lui, a proposé une perspective plutôt dendro-istopique de l’histoire environnementale : en s’appuyant sur les archives naturelles que constituent les cernes des arbres, il a montré que certains arbres au Québec portent en eux les traces de l’impact du climat et du CO2 sur leur métabolisme à l’heure de l’Anthropocène.

Painting by George Catlin showing two Indigenous hunters wearing wolf-skin masks approaching a group of grazing bison.
George Catlin, Buffalo Hunt under the Wolf-Skin Mask, 1832-1833, 60,9 x 73,7 cm, Smithsonian American Art Museum

Impacts de la colonisation sur l’environnement américain

La deuxième séance, intitulée Impacts de la colonisation sur l’environnement américain et présidée par Jan Synowiecki, a rassemblé plusieurs contributions mettant en avant les transformations environnementales liées aux dynamiques coloniales. Soizic Croguennec a d’abord exploré les Caprices du Mississippi et conflits de voisinage en Louisiane au XVIIIe siècle, en montrant que la construction et l’entretien des levées constituaient un enjeu crucial, à la fois public et privé, dans la Louisiane du XVIIIe siècle. Dans cette continuité, Thomas Croisez (EUI) s’est intéressé à l’Environnement et les transitions impériales aux frontières de la Louisiane française en soulignant l’impact de l’environnement dans l’abandon d’une politique coloniale missionnaire au profit du renforcement du contrôle impérial aux frontières coloniales de la Louisiane française au XVIIIe siècle ainsi que les conséquences pour les peuples autochtones, protagonistes de ce bouleversement. Enfin, Camila Loureiro Dias (Unicamp-Brésil) a proposé une étude de la Transformation écologique et économique en Amazonie portugaise aux XVIIe et XVIIIe siècle, montrant comment l’agriculture coloniale portugaise a transformé les jachères amazoniennes en zones de cultures commerciales en exploitant des sols appauvris et en mobilisant des travailleurs autochtones, révélant alors une logique d’utilité qui reconfigure les territoires et les relations sociales.

Black and white map of the Lower Mississippi River, with flood plains indicated in red, blue, yellow, and green.
Persac, M. A., Norman, B. M. & J.H. Colton & Co. (1858) Norman’s chart of the lower Mississippi River. New Orleans, B. M. Norman. [Map] Retrieved from the Library of Congress, https://www.loc.gov/item/78692178/

Savoirs situés et représentations de la nature

La troisième séance, Savoirs situés et représentations de la nature présidée par Ariane Godbout (UQAM–Université Rennes 2), a porté sur la circulation, la transformation et la mise en récit des savoirs environnementaux. Eva Goubin (Université Caen Normandie) a ouvert la séance en suivant la trace de l’annedda, plante médicinale cruciale pour Jacques Cartier et son équipage, afin de montrer comment les savoirs autochtones qui y étaient associés ont été transmis, transformés, voire effacés dans les archives. Dans un tout autre registre, Thomas Brignon s’est penché sur le cas singulier de Don Pedro, un perroquet apprivoisé et polyglotte des missions jésuites guaranies, qui aurait agi comme catéchiste en répétant des prières catholiques. Loin de l’anecdote, cette étude interroge le rôle des animaux et des non-humains dans les processus de conversion, tout en questionnant la capacité des humains à écrire leurs biographies. Salomé Ketabi (École des Hautes Études en Sciences Sociales) a conclu la séance avec une réflexion sur l’acclimatation du quinquina à l’âge des révolutions (1790-1820), en montrant comment les voyageurs et le gouvernement français ont cherché à contourner le monopole espagnol sur cette écorce andine, utilisée contre la malaria et la fièvre jaune, révélant ainsi les liens étroits entre savoirs environnementaux, ambitions impériales et enjeux sanitaires.

Botanical illustrations of cinchona bark.
Auguste Delondre et Apollinaire Bouchardat, Quinologie. Des Quinquinas et des questions qui dans l’état présent de la science et du commerce s’y rattachent avec le plus d’actualité, Paris, Germer Baillière, Libraire-Éditeur, 1854, planche n°11.

Cartographier l’environnement

La deuxième journée du colloque s’ouvrait avec la séance « Cartographier l’environnement », présidée par Andréanne Martel (UQAM–UNIGE). Ce panel trilingue – en ojibwemowin, français et anglais – a proposé des recherches actuelles à l’intersection de l’histoire de la cartographie et de l’histoire environnementale. Claire Campbell (Bucknell University) a d’abord présenté The Ghost Shore of Saint John, une étude des rivages de Carleton, dans la ville de Saint John au Nouveau-Brunswick, à l’embouchure du fleuve Wolastoq (Saint-Jean). À partir de cartes historiques, elle a montré comment, au XIXe siècle, d’importants reliefs de sédiments et de vasières ont été progressivement transformés en espaces industriels et en terrains artificialisés. Gabrielle Taillefer McLaren (York University) a ensuite abordé la question de la lisibilité du territoire colonial dans le contexte de la construction du canal Rideau (1826-1832). Sa communication a mis en évidence les efforts déployés pour comprendre à la fois la topographie du Haut-Canada et la répartition de la malaria, suggérant qu’une véritable cartographie sanitaire s’est développée en complément des relevés topographiques afin de rendre intelligible l’écologie coloniale. Dans une perspective différente, Margaret Noodin (Grand Portage Band of Lake Superior Chippewa and University of Wisconsin Milwaukee) et Amanda Barras (Minnesota Cook County School District Ojibwe Language Instruction) ont présenté un corpus de cartes issues de la rencontre entre savoirs anishinaabe et français. Leur intervention a souligné la façon dont ces documents permettent de « nitaa-mikwendan » (« mieux se souvenir ») de l’histoire commune de ces deux cultures qui continuent de coexister dans le Gichigami-Wayekwaajiwan (Bassin Versant des Grands Lacs). Enfin, le titre du panel impliquait aussi une action : « cartographier ». Il proposait de considérer l’histoire comme un processus et d’ouvrir la réflexion à certains enjeux méthodologiques et épistémologiques liés à la production des discours historiques, notamment en s’intéressant aux potentiels et aux limites des cartes et plus largement des archives. En ce sens, Léa Denieul-Pinsky (Concordia University) a conclu la séance en proposant une réflexion sur les usages critiques des archives coloniales à travers un projet de cartographie de la dépossession du territoire kanien’kehá:ka (Mohawk) de Kanesatake entre 1780 et 1960. En mobilisant les archives des Prêtres Sulpiciens et le registre foncier du Québec, elle a montré comment les archives spatiales issues de ces institutions peuvent servir de point de départ à des démarches communautaires qui réécrivent et réaniment l’archive, non pas « comme un récit linéaire et transparent des faits » (Grangaud 2009, 42), mais comme une pratique vivante et relationnelle.

Map of the rivers and streams flowing west from the North of Lake Superior
“Cours des rivières, et fleuves, courant à l’ouest du nord du Lac Supérieur / Course of the Rivers and Streams Flowing to the West from the North of Lake Superior” drawn by Guillaume de L’Isle based on information from Ochagac. Source: https://www.loc.gov/resource/gdcwdl.wdl_15484

Missions et environnement en Amérique

La cinquième séance, intitulée Missions et environnement en Amérique, a été présidée par Thomas Brignon. La première communication, Archives ecclésiastiques et environnement comme protagonistes de l’histoire de l’Église d’Isabel Harvey (UQAM), a mis de l’avant la nécessité de considérer l’environnement comme un protagoniste de l’histoire afin de complexifier l’histoire des contacts entre populations autochtones et des méthodes de conversion mises en œuvre par les jésuites dans le « Nouveau Monde ». Harvey y a proposé une méthodologie permettant de mobiliser les archives ecclésiastiques dans une perspective d’histoire environnementale des missions catholiques du XVIIe siècle. Cette réflexion s’est prolongée dans la communication de Jeanne Tribolet (UCLouvain), Pérégrination jésuite en Nouvelle-France. Histoire d’un espace partagé, qui a étudié les itinéraires empruntés par les missionnaires jésuites. L’auteure a montré que ces déplacements, essentiels à l’évangélisation, étaient avant tout conditionnés par des contraintes organisationnelles et environnementales. Ensuite, The Jesuit Theology of Missionary Medicine in Spanish Jesuit Antonio Ruiz de Montoya’s : La Conquista espiritual del Paraguay hecha por los religiosos de la Compañia de Jesús en la provincial de Paraguay, Paraná, Uruguay y Tape (1639) de Jessica Rutherford (Central Connecticut State University) rendait compte de la manière dont les missionnaires ont dû composer avec les cosmologies et les pratiques médicinales des populations tupí-guaraní, notamment face aux ravages épidémiologiques provoqués par les Européens. Ces interactions et l’échange de connaissances religieuses et médicales ont contribué à l’émergence de formes locales de catholicisme, façonnées à la fois par l’appropriation autochtone de concepts chrétiens et par l’adaptation, par les missionnaires, de pratiques spirituelles autochtones. Enfin, ce panel s’est conclu avec la présentation de Marco Fratini (Waldensian Cultural Center Foundation, Torre Pellice, Italie), “The Church in the Wilderness”. The Waldenses’ view of nature in the 16th century, in a global perspective, dans laquelle Fratini a démontré qu’au XVIIe siècle, un imaginaire du territoire des vallées alpines de l’Italie habité par les vaudois s’est développé dans lequel la « Nature » se voyait attribuer une forte connotation biblique et prophétique ; une imagerie influente dans les communautés huguenotes exilées aux Pays-Bas, mais aussi dans la littérature des théologiens anglicans des deux côtés de l’Atlantique.

Black and white map of New France, with an illustration of missionaries and Indigenous figures in the bottom right corner.
Francesco Giuseppe Bressani (1612-1672), Carte de Nouvelle France, 1657. Source: WikiCommons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jesuit_map_NF.jpg

Réflexions sur l’histoire mondiale de l’environnement à l’époque moderne

Le colloque s’est conclu par une conférence de Colin Coates, professeur en histoire et en études canadiennes à l’Université York de Toronto et spécialiste de l’histoire environnementale, suivie d’une table ronde. Dans sa communication Réflexions sur l’histoire mondiale de l’environnement à l’époque moderne, Coates a présenté les expériences et les enseignements tirés de son cours de deuxième et troisième cycles consacré à l’histoire environnementale à l’époque moderne. Il est notamment revenu sur le développement de l’histoire environnementale comme champ d’étude au Canada — en évoquant l’influence américaine, son propre parcours dans le domaine ainsi que les origines de Network in Canadian History and Environment (NiCHE) — avant de présenter son cours Nature and Society in the Pre-Industrial World (HIST 5542). Sa réflexion a également porté sur plusieurs enjeux centraux, parmi lesquels les défis pédagogiques d’une approche mondiale, les circulations d’espèces — humaines, animales, végétales et microbiennes —, les liens entre capitalisme, État et esclavage, ainsi que l’usage de l’époque moderne comme parabole, dans le sillage des travaux d’Amitav Ghosh (2021). La table ronde qui a suivi a finalement réuni Jessica Rutherford, Thomas Brignon, Jan Synowiecki et a été animée par Isabel Harvey. Elle a été l’occasion de réfléchir collectivement sur les perspectives à venir pour une histoire environnementale des Amériques résolument interdisciplinaire.

Cet événement a été rendu possible grâce au soutien financier du Groupe de recherche en histoire des sociabilités (GRHS), de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH), de Nouvelle initiative canadienne en histoire environnementale (NiCHE), du Fonds de la Recherche scientifique (FNRS) et de l’Université Catholique de Louvain.

Botanical illustration of a banana tree next to a fig tree.

Jean-Baptiste Labat, Bananiers, dans Nouveau voyage aux isles de l’Amérique, 1722, vol. 3 (source : Marianne Guernet, « À l’ombre des Amériques en fleurs : Représenter la flore du Nouveau Monde en France au siècle des Lumières (1693-1804) » (Thèse de doctorat, Université York, 2024))

Bibliographie

Ghosh, A. (2021). The Nutmeg’s Curse: Parables for a planet in crisis. Chicago, IL: The University of Chicago Press

Grangaud I., 2009, « Prouver par l’écriture : propriétaires algérois, conquérants français et historiens ottomanistes », Genèses, 74 : 25-45.

Grove, R. H. (1996). Green imperialism: Colonial expansion, tropical island Edens and the origins of environmentalism, 1600–1860. Cambridge : Cambridge University Press.

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