Le NICHE rend visite au RUCHE à Rennes

Architecture traidtionnelle en pans de bois, Rennes. Photo: Maude Flamand-Hubert, 2014.

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Les 16 et 17 octobre dernier, se tenait à l’Université Rennes 2 le colloque du RUCHE (Regroupement de chercheurs en histoire environnementale). C’est en Bretagne que les organisateurs, Raphaël Morera, Laurent Coumel et Alexis Vrignon, ont réuni une vingtaine de chercheurs pour venir discuter de « pouvoir(s) et environnement ». « Pouvoir(s) et environnement », un thème large et surtout riche de nombreux enjeux, comme l’ont fait voir les dix-sept communications présentées (programme). Les problématiques nous ont fait voyager dans le temps, depuis le XVe siècle jusqu’à nos jours, mais également à travers les échelles de pouvoirs, du local à l’international. À l’heure où les questions environnementales transcendent bien souvent les frontières, l’État a fait un retour en force à travers différentes thématiques, aux côtés d’autres pouvoirs aux multiples facettes.

On a pu tout d’abord le constater à travers deux cas s’attardant à l’influence des pouvoirs militaires. Dans un premier temps, Alix Badot a fait état des problèmes générés par la préparation de la ville de Namur en 1755, à la veille d’un conflit armé. L’éventualité du siège nécessitait une gestion serrée des ressources. Dans ce cas, c’est également la disposition de ces mêmes ressources qui posera ensuite problème, puisque le siège n’eut jamais lieu. Benjamin Furst a quant à lui fait état de l’intégration du réseau hydrographique dans les stratégies militaires en Alsace aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les infrastructures hydriques aménagées à des fins militaires, une fois leur fonction première remplie, effectuent un « retour à la vie civile », qui doit être pris en compte par les autorités et intégré dans une gestion globale du réseau. Le pouvoir royal a été abordé par Gregory Quenet, qui nous a offert une nouvelle histoire de Versailles, revisitée à travers le prisme de la mise en forme de la nature de ce lieu à haute valeur symbolique. La sédentarité du pouvoir et de la cour entraîne dans son sillage une gestion de la nature qui remet en question le pacte social qui unit alors les différents groupes cohabitant dans ces lieux.

Les rapports de pouvoir qui se forgent dans le sillage des activités de production sont apparus sous différentes dimensions. Emmanuel Brouard a étudié la question du rouissage – étape importante dans la préparation du chanvre consistant à le laisser tremper dans les rivières – et les conflits qu’il pouvait susciter, du XVIIe au XIXe siècle. Les inconvénients que cette activité provoque, depuis les mauvaises odeurs à l’asphyxie des poissons, entraînent la mise en place de diverses réglementations. Mais entre l’intention et la mise en œuvre, une variété de représentations et de relations entre les différents acteurs sont révélées. Dans une perspective plus contemporaine, Romain Tahar-Lohrmann a fait état de l’impact sur les ressources en eau de l’usine Peugeot de Sochaux dans la seconde moitié du XXe siècle. On a pu y voir les différentes ramifications de l’impact qu’a eu le site de la compagnie automobile sur la ressource hydrique. Que ce soit par son action polluante sur les cours d’eau, les besoins de remplissage des milieux marécageux afin de disposer d’espaces d’entreposage, du pompage pour alimenter une usine de peinture, de la construction et de l’utilisation des canaux pour le transport, jusqu’au réaménagement de zones humides pour recevoir les crues inhabituelles… La présence de cette industrie a complètement modifié et réorganisé le système hydrique. La question industrielle a été abordée sous un autre angle par Renaud Bécot, à travers les rapports entretenus entre les syndicats et le Haut Comité pour l’Environnement en France, dans les années 1970-1980. Alors que les autorités se préoccupent des impacts sur l’environnement à l’extérieur des lieux de production – dans ce cas-ci référant au plomb et au mercure –, les travailleurs impliqués demeurent souvent en marge des préoccupations environnementales. On voit ainsi se dessiner des temporalités plurielles dans la gestion de l’environnement, et des divisions relevant du droit, celui du travail et celui de l’environnement. Privilégiant l’approche politique, Martin Siloret s’est intéressé au mouvement écologiste breton. Toujours en relation avec le mouvement national, il offre une perspective vue « d’en bas », qui lie les enjeux verts à une forme d’affirmation et de conquête du pouvoir politique.

À l’heure des changements climatiques et de la médiatisation des catastrophes environnementales, deux communications proposaient un regard sur l’évolution de notre rapport à ce type d’événements. Thomas Labbé a abordé la question sous l’angle de l’évolution et de la construction des sensibilités au XVe et XVIe siècles à l’égard des victimes, et comment celles-ci ont influencé, à terme, les réactions et l’action des pouvoirs en cas de catastrophe. De son côté, Jérôme Grévy nous a conduits sur les traces de la dramatisation des inondations. Résultats des forces inexorables de la nature, détruisant parfois le travail de toute une vie et obligeant à un perpétuel recommencement. Au cours du XIXe siècle, la couverture des événements devient un lieu où valoriser la bravoure et la solidarité. Si l’émergence de la figure de l’expert est apparue au cours de plusieurs communications, Pierre Caillosse en a fait le centre de son propos. À partir du cas de la construction de l’église de Soulac au XVIIe siècle et des problèmes d’ensablement, on a pu voir l’intégration du corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées. Paradoxalement, si l’apparition de l’ingénieur vient imposer un nouvel ordre hiérarchique, le recours aux acteurs locaux et à des techniques déjà connues demeure une caractéristique dans la réalisation des chantiers. Pour ma part, j’y ai présenté une communication qui portait sur la création du ministère des Terres et Forêts au Québec au tournant du XXe siècle, et comment cet événement, loin d’être un simple changement administratif, est révélateur des liens qui se tissent entre les discours scientifiques, économiques et imaginaires.

Deux communications nous ont engagés à réfléchir sur les enjeux idéologiques qui ont émergé dans les suites de la Seconde Guerre mondiale. Yannick Mahrane nous a présenté la vision « géoconservationniste » de la période 1948-1966, qui faisait de la protection des ressources un élément clé de la Pax Americana, à travers deux auteurs et leurs ouvrages, soit Road to Survival, de William Vogt, et Plundered Planet, de Fairfield Osborn, qui ont développé des théories néo-malthusiennes de la destruction de la planète ancrées dans le problème de la surconsommation et de l’industrialisation. Une vision alarmiste qui allait totalement à l’encontre du mode de vie américain alors en pleine expansion. À l’opposé, d’une certaine façon, Michel Dupuy a plutôt abordé les problèmes d’intégration de la RDA aux premiers accords internationaux sur la pollution atmosphérique. Tantôt interdite de participation par les pays occidentaux, tantôt refusant la divulgation des résultats des recherches scientifiques qu’elle mène sur son territoire, nous avons pu voir comment les tensions de la guerre froide ont eu des conséquences, à différents égards, sur les premières tentatives d’une gestion transfrontalière de la pollution.

Une partie des participants au colloque 2014 du RUCHE.
Une partie des participants au colloque 2014 du RUCHE.

Plusieurs communications traitaient de cas qui trouvent encore écho dans l’actualité. Du côté de l’Idaho, Nicolas Barbier s’est penché sur les enjeux reliés à la gestion des réservoirs d’eau entre leur déversement pour favoriser la remontée du saumon et les besoins d’irrigation agricole. Relevant des associations d’agriculteurs qui acceptent de vendre des volumes d’eau à l’État pour la sauvegarde du saumon, la gestion des bassins implique des contradictions économiques et juridiques qui demandent des rééquilibrages à l’heure des changements climatiques et suivant l’apparition de l’argumentaire écologiste. Guillaume Blanc a pour sa part fait la démonstration de l’imposition du pouvoir de l’État par l’intermédiaire ce qu’il qualifie de « violences paysagères en milieu naturel ». Son étude comparative s’appuyant sur trois cas – France, Québec, Éthiopie – aborde le façonnement de la nature par l’État, à travers la création des parcs nationaux comme matérialisation d’un ordre naturel national en intervenant sur le paysage. La question de la production et de l’utilisation de données environnementales sont réapparues avec la communication de Frédérique Blot, Rémis Bénos et Ana Gonzalez Besteiro. Les auteurs ont abordé les difficultés que peut poser une production scientifique basée sur les données quantitatives comme moyen de qualifier et de nommer les problèmes environnementaux – en calculant le débit des eaux ou la capacité de charge d’une montagne, par exemple. Ayant valeur d’indicateurs objectifs, ils alimentent dans bien des cas le débat par leur complexité et l’ambiguïté que peut présenter leur interprétation et leur compréhension. Le portrait de famille se termine avec la présentation de Cloé Vallette, qui traitait de la redistribution des pouvoirs en retraçant l’histoire sociale de la rivière Quebrada Seca, au Costa Rica. Une histoire qui met en parallèle risques d’inondation, de pollution et d’érosion, en vis-à-vis avec la mobilisation collective des communautés, dans le contexte du passage d’un monde rural à l’urbanisation.

Ce colloque, qui portait principalement sur des études de cas européens, avec quelques incursions dans les Amériques et un détour en Afrique, a permis de mettre en perspective une histoire environnementale aux échelles temporelles et spatiales multiples, et selon des approches disciplinaires et méthodologiques variées. Le thème du pouvoir – et des pouvoirs – a ramené à l’avant-plan la place qu’a occupée l’État dans le passé et celle qu’il occupe encore aujourd’hui. Un État parfois obligé de négocier avec ses propres paliers de gouvernance, à d’autres moments en interaction avec une diversité de pouvoirs locaux qui connaissent leur propre évolution, mais également imbriqués au sein de dynamiques internationales fluctuantes. Malheureusement, un compte rendu ne permet pas de reconstituer toute la richesse des discussions, autant celles qui se sont tenues dans la salle de conférence, dans les couloirs, ou autour des tables garnies de savoureuses galettes bretonnes… À suivre avec la publication à venir des actes du colloque. Merci aux organisateurs d’avoir créé ce lieu d’échanges. J’espère avoir su rendre, en deux ou trois phrases pour chacune d’elles, l’essentiel des communications. J’invite par ailleurs leurs auteurs à ne pas hésiter pour apporter des correctifs et précisions dans l’espace de commentaires!

 

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Maude Flamand-Hubert

Je suis professeure adjointe en politiques appliquées à la forêt privée à la faculté de foresterie, de géographie et de géomatique, département des sciences du bois et de la forêt de l'Université Laval. J'ai soutenu en 2017 ma thèse de doctorat, intitulée "La forêt québécoise dans la première moitié du XXe siècle : représentations politiques et littéraires" (cotutelle en développement régional à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) et en histoire à Sorbonne Paris-IV). Mes intérêts de recherche portent sur l'exploitation des ressources naturelles et les politiques publiques, l'histoire forestière, régionale et environnementale, le Québec au XIXe et XXe siècle, les représentations de la forêt et des milieux forestiers.

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