À travers le pare-brise : la création des territoires touristiques à l’ère de l’automobile (Québec et Ontario, 1920-1967)

Automobiles en provenance des États-Unis sur le pont Peace à Fort Erié. Tiré de : Ontario, Annual Report of the Department of Highways of Ontario for the fiscal year ending March 31st 1946 (Toronto, Ont., 1946).

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En collaboration avec Maude-Emmanuelle Lambert

Maude-Emmanuelle Lambert a soutenu sa thèse de doctorat à l’Université de Montréal en novembre 2013. C’est avec un peu de retard qu’on souligne ici son travail, qui porte sur l’essor du tourisme automobile au Québec et en Ontario. Avec un titre évocateur, À travers le pare-brise : la création des territoires touristiques à l’ère de l’automobile (Québec et Ontario, 1920-1967), il s’agit là d’un sujet à saveur estivale par excellence.

Il y avait le tourisme avant l’automobile : le train et les stations de villégiature, surtout le long du fleuve Saint-Laurent. Un tourisme réservé aux mieux nantis, aux familles bourgeoises, leur permettant de s’évader un moment de l’atmosphère viciée des villes et de profiter une peu des bienfaits de l’air salin. Puis arrive l’automobile. À partir des années 1920, c’est l’explosion de l’automobile… et du tourisme. Un tourisme tout d’abord en provenance des États-Unis, qui appelle rapidement au développement des infrastructures. Les routes deviennent dès lors un élément fondamental de cette nouvelle tendance. La Gaspésie est un bon exemple du développement de ces trajets qui misent sur le paysage et le pittoresque. Les routes deviennent parfois de véritables œuvres d’ingénierie, défiant les reliefs afin de permettre aux touristes de parcourir des lieux qui sortent de l’ordinaire. Dans la première moitié du 20e siècle, cela signifie replonger dans le pittoresque du Québec rural, là où la modernité n’est pas encore parvenue à transformer les modes de vie traditionnel. Le paysan, les pâturages et les animaux, le four à pain, la croix de chemin : autant de symboles qui rompent avec le quotidien du citadin et lui font vivre des moments de détente et d’exotisme typiquement québécois.

Couverture du guide Romantique Québec, Gaspé Peninsula (Québec: Provincial Tourist Bureau, Roads Department, 1935). L’image est signée par le peintre Albert Edward Cloutier.
Couverture du guide Romantique Québec, Gaspé Peninsula (Québec: Provincial Tourist Bureau, Roads Department, 1935). L’image est signée par le peintre Albert Edward Cloutier.

La voiture devient ainsi le fer de lance du tourisme. On l’illustre de façon bien évidente sur les guides touristiques, et l’État met en place les moyens nécessaires afin que les touristes soient à même d’admirer, depuis leur automobile, les beautés du paysage. Autour des routes, c’est ensuite une série de services qui voient le jour pour satisfaire les besoins et les aspirations des visiteurs : restaurants, hôtels, jardins, campings. Dès les années 1920, on peut parler de la mise sur pied d’une industrie touristique. Dans les régions rurales, le tourisme devient rapidement une source de revenus pour les populations, qui proposent des produits d’artisanat et des activités traditionnelles afin de profiter de la manne touristique qui se présente. Une image folklorique qui collera au tourisme québécois durant de nombreuses années.

Au fil du temps, des mutations s’installent, au niveau des clientèles et des lieux visités. Si les débuts du tourisme sont marqués par l’affluence des Américains qui traversent la frontière à la recherche d’un peu de fraîcheur et de dépaysement, au fil des décennies, les Canadiens deviennent des touristes dans leur propre pays. On voyage de plus en plus en famille, le réseau routier se développe et on va de plus en plus loin, dans des endroits de plus en plus reculés. Voyages et voitures deviennent des symboles initiatiques qui permettent d’affirmer son autonomie, sa liberté. L’auto, c’est aussi l’avènement des voyages sur le pouce, une forme de nomadisme renouvelé.

Dans sa thèse, Maude-Emmanuelle va bien sûr beaucoup plus loin. Au-delà de ces images qui nous interpellent tous, c’est sur la question suivante qu’elle s’est penchée : en quoi et comment la mobilité associée à l’automobile transforme et crée les territoires touristiques? C’est donc sur les différentes manières dont a été perçu, conçu et vécu le territoire dans un contexte d’essor de la mobilité qu’elle nous entraîne sur les routes touristiques du Québec et de l’Ontario. Une période qui s’étale des années 1920 à 1967, marquée par l’expansion du tourisme et des efforts étatiques afin d’assurer la réalisation d’infrastructures pour appuyer cette nouvelle activité économique. Cette industrie et ces territoires sont dès lors abordés, adaptés, afin de répondre à une expérience touristique fondée sur l’utilisation de l’automobile. Avec sa thèse, Maude-Emmanuelle fait le pont entre ce puissant imaginaire nord-américain associé à l’utilisation de l’automobile, la mobilité qu’elle apporte, la liberté qu’elle donne, l’esprit de découverte qu’elle génère; et la réalité historique dans laquelle s’est forgée cette façon de vivre le territoire. Elle nous propose une vision du territoire à travers le regard du touriste, celui qui est assis derrière le volant et arpente le pays en quête de découvertes. C’est aussi une histoire de l’intervention de l’État en matière de tourisme. Elle nous fait découvrir d’une part l’organisation des territoires en fonction du tourisme automobile, et d’autre part la construction de cette fascination que nous avons pour l’automobile, malgré tous les problèmes qu’elle peut représenter aujourd’hui à différents points de vue.

 Image tirée du guide A Royal Welcome Awaits You in Canada's Variety Vacationland (Toronto: Department of Tourism and Publicity, 1959).

Image tirée du guide A Royal Welcome Awaits You in Canada’s Variety Vacationland (Toronto: Department of Tourism and Publicity, 1959).

C’est donc une histoire du rapport à l’environnement à travers le prisme de la technologie automobile, faisant de la voiture un moyen de médiation entre les hommes et les territoires. On constate que dans un contexte similaire, deux territoires, ceux du Québec et de l’Ontario, vont façonner des univers touristiques différents, marqués par les distinctions culturelles qui divisent cette vaste biorégion. Ainsi, l’Ontario valorise un environnement qui mise sur la nature sauvage, alors que le Québec se tourne vers la mise en valeur des paysages ruraux et le pittoresque de la culture canadienne-française. L’auteure nous fait voyager grâce aux guides touristiques et aux récits de voyage que nous a légués les touristes, mais aussi grâce aux archives qui relatent les efforts déployés par l’État à travers ses différents ministères responsables du tourisme pour favoriser la réussite de ce secteur.

Pour en savoir plus sur les travaux de Maude-Emmanuelle Lambert :

Entrevue réalisée sur les ondes de la première chaîne de Radio-Canada le samedi 26 juillet 2014 : http://ici.radio-canada.ca/emissions/samedi_dimanche/2013-2014/chronique.asp?idChronique=344848

Lien vers la thèse de Maude-Emmanuelle Lambert : https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/handle/1866/10353

Le site internet de Maude-Emmanuelle Lambert: http://maudeemmanuellelambert.wordpress.com/

 

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Maude Flamand-Hubert

Je suis actuellement stagiaire postdoctorale à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et au Centre interuniversitaire d’études québécoises (CIEQ). Mon projet de recherche porte sur les forêts privées et sur la relation entre les modes de tenure et les couverts forestiers. J'ai soutenu en 2017 ma thèse de doctorat, intitulée "La forêt québécoise dans la première moitié du XXe siècle : représentations politiques et littéraires" (cotutelle en développement régional à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) et en histoire à Sorbonne Paris-IV).

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