« If you think, don’t drive! » : l’automobile comme objet de critiques environnementales, 1960-70

Valérie Poirier

Valérie Poirier

Plus que jamais dans les médias nord-américains, on souligne l’importance, voire même le besoin pressant, de revoir la place de l’automobile dans nos sociétés. On démontre de plus en plus la volonté de créer des villes et des quartiers bâtis à l’échelle humaine, où les résidents peuvent jouir d’une meilleure qualité de vie et être exposés aux espaces verts plutôt qu’au béton. On incite les gens à adopter le transport en commun ou à se convertir au transport actif, à la fois afin d’acquérir de saines habitudes de vie, mais également afin de réduire la congestion et la pollution liée à l’utilisation massive des automobiles, qu’elle soit atmosphérique, sonore ou visuelle.

Or, ce discours critique envers la pollution automobile est loin d’être un phénomène récent. Largement célébrée durant son « âge d’or », c’est-à-dire la décennie 1945-1955, pour les valeurs de modernité, de liberté et de mobilité qu’elle incarnait, l’automobile suscite de plus en plus de critiques dès la deuxième moitié de la décennie 1950. Ces critiques provenaient d’abord du milieu des consommateurs, qui réclamait de plus petites voitures, moins stylisées et surtout plus abordables et économiques. Parallèlement, des voix citoyennes s’élevaient de plus en plus dans les grandes villes canadiennes et américaines afin de dénoncer la pollution sonore croissante associée à la circulation, ainsi que les dommages imposés au tissu urbain sous l’impulsion du highmodernism et des « experts » en planification, qui prônaient des notions d’efficacité et de fonctionnalité afin d’accommoder l’automobile privée à travers la construction de routes plus larges, mieux entretenues, de nouvelles autoroutes et des stationnements. Ces critiques ont été rapidement doublées de préoccupations écologiques avec un nombre croissant de publications scientifiques sur les émissions automobiles et les effets néfastes de leurs polluants sur la santé humaine et l’environnement. Au-delà de la fumée malodorante que les tuyaux d’échappement écoulaient dans l’air, une corrélation de plus en plus certaine s’établissait entre ces émissions automobiles et l’épais smog photochimique qui enveloppait parfois les milieux urbains.

Mes recherches portent précisément sur l’émergence de ce discours critique envers la pollution automobile dans la région montréalaise, pour la période allant de 1955 à 1979. La pollution au cœur de mon projet est envisagée ici dans un sens large et englobe la dégradation de l’environnement urbain engendrée par une utilisation massive de l’automobile, qu’il s’agisse de la pollution atmosphérique, visuelle, sonore ou même olfactive. Dans un premier temps, je cherche à saisir comment l’automobile, un important symbole de prospérité dans l’après-guerre, est devenue un risque pour la santé et l’environnement, voire même une « force de destruction », aux yeux de certains citoyens montréalais. De symbole du progrès et de la prospérité, comment en est-elle venue à être considérée comme un symptôme des effets subversifs de la technologie et de la consommation excessive d’après-guerre? Je cherche donc à comprendre comment divers acteurs aux intérêts variés, incluant l’État, les experts, les citoyens et le mouvement environnemental, ont contribué à ériger la pollution automobile en un enjeu valable sur lequel se pencher. Comment certains de ces acteurs ont participé à une prise de conscience à l’égard des risques de la pollution automobile, et comment d’autres ont-ils favorisé et influencé la politisation de cet enjeu sur la scène publique ? Plus précisément, il s’agit d’analyser la construction d’un enjeu politique autour du risque de la pollution automobile. À une époque de transformations rapides et de modernisation accélérée, ma thèse s’attarde donc sur différents acteurs qui prennent conscience des ramifications environnementales des avancées technologiques, qui questionnent les effets d’une vision de la modernité qui leur semble parfois imposée et qui remettent en question les bienfaits associés au « progrès ».

Le deuxième volet de mes recherches se concentre sur les mobilisations citoyennes autour des risques de la pollution automobile. Je cherche à comprendre la nature de cette contestation dans un contexte marqué par de nouveaux mouvements sociaux en effervescence à Montréal et, plus largement, sur la scène internationale. Comment cette mobilisation s’inscrit-elle dans ce contexte? S’insèrent-elles dans un ensemble cohérent de contestation ou représente-t-elle plutôt une branche isolée ? Il s’agit donc ici de comprendre la mobilisation contre les risques de la pollution automobile, d’analyser son propos, ses objectifs et de voir ses liens avec d’autres mouvements sociaux et contestataires.

L’héritage de la contestation des risques de la pollution automobile reste difficile à évaluer aujourd’hui. Si cette mobilisation a connu un certain succès en amenant ce débat sur la scène publique et en politisant certaines valeurs environnementales, les changements concrets dans la place qu’occupe l’automobile au sein de notre société semblent avoir été freinés par l’utilité et la puissance historique de l’automobile comme symbole de prospérité et de modernité. En retraçant l’émergence des critiques à l’égard de la pollution automobile, j’espère contribuer à une meilleure compréhension de notre rapport à l’automobile, de même qu’éclairer l’origine d’enjeux historiques qui sont toujours au cœur de l’actualité aujourd’hui.

Valérie Poirier est candidate au doctorat à l’Université du Québec à Montréal. Ses recherches sont codirigées par Magda Fahrni et Martin Petitclerc, tous deux professeurs à l’UQAM, et sont rendues possibles grâce au soutien du programme de Bourse d’études supérieures du Canada.

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