Nouveau livre : La ville énergivore. Une histoire des transitions énergétiques à Montréal au 20e siècle

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Clarence Hatton-Proulx. La ville énergivore. Une histoire des transitions énergétiques à Montréal au 20e siècle. Montréal et Kingston : McGill-Queen’s University Press, 2026.


La Ville Energivore Cover

Dans les remerciements de La ville énergivore, mon livre fraîchement sorti, j’écris que l’origine de mon intérêt pour l’histoire des transitions énergétiques urbaines vient de ma tendre enfance. Je me rappelle avoir été fasciné par les flammes s’échappant des torchères des raffineries de pétrole de l’est de Montréal lorsque nous les traversions en voiture avec mes parents sur l’autoroute Métropolitaine. Cette explication psychanalytique m’arrange bien a posteriori, mais les origines du livre sont probablement plus banales. Quand j’étais étudiant au baccalauréat à l’UQAM, j’ai été interpellé par la lecture de Montréal et l’eau : Une histoire environnementale de Michèle Dagenais. Animé par des considérations de changement climatique et de transition énergétique qui étaient puissantes à la fin des années 2010, j’ai commencé à chercher des travaux équivalents pour l’énergie. Après tout, si l’eau structure les villes, de leurs formes urbaines aux modes de vies de celles et ceux qui y vivent, c’est tout aussi vrai pour l’énergie.

Je me suis intéressé à ces questions au moment où l’histoire de l’énergie et de l’environnement était un domaine foisonnant, notamment au Canada et en France. Toutefois, il me semblait que les études en résultant négligeaient l’inscription des transitions énergétiques dans des territoires spécifiques, faisant pourtant de l’énergie un objet géographique fort. Plus généralement, le cadrage techniciste de la transition, appréhendé comme un problème d’ingénierie à résoudre par l’électrification totale de la société, me paraissait réducteur.

En réponse, La ville énergivore adopte une approche de géographie historique pour comprendre les conséquences des transitions énergétiques sur les paysages urbains et les pratiques de consommation d’énergie. Le livre étudie le cas particulier de Montréal, ville énergivore d’un pays énergivore, le Canada, au long du 20e siècle, marqué par une explosion de la consommation d’énergie à l’échelle mondiale. Les transitions qu’il analyse concernent le déclin de l’utilisation du bois et du charbon sur le territoire montréalais, remplacés selon les usages par le pétrole, le gaz naturel et l’hydroélectricité. Le livre est structuré en trois grands blocs.

Photo en noir et blanc datant de 1917, montrant quatre enfants portant des sacs de charbon sur une rue urbaine enneigée.
Photo: “Children carrying bags of fuel, Montreal, 6 March 1917” par John Boyd, via Bibliothèques et Archives Canada

Le premier grand bloc porte sur le rôle des contestations citoyennes dans les processus de transition énergétique. Grâce à un riche corpus de demandes de permis de construction de sites de stockage d’énergie en ville, autant des cours à bois et à charbon que des stations-services, j’ai documenté les conflits liés à la localisation de sites vus comme industriels et indésirables dans des quartiers en transformation. À rebours d’une lecture des transitions énergétiques comme des phénomènes imposés par le haut, ces conflits nous permettent de comprendre l’agentivité, certes relative et limitée, des populations locales qui sont directement concernées par l’inscription spatiale de l’énergie.

Photo aérienne en noir et blanc de la raffinerie de pétrole de Montréal-Est, montrant un parc de réservoir et des cheminées actives.
Photo: Raffinerie de pétrole, Montréal-Est, Fonds la Presse via BANQ Numérique, P833,S4,D1669.

Le second grand bloc étudie la géographie historique des territoires de raffinage de pétrole situés dans l’est de l’île de Montréal. Dans l’après-guerre, six raffineries fonctionnant à plein régime faisaient de Montréal la capitale canadienne de raffinage de pétrole venu d’outre-mer. Plusieurs personnes ayant vécu ou travaillé à l’ombre de ces raffineries m’ont raconté leurs souvenirs et la réalité d’un espace urbain pollué et lourdement industriel. Leurs témoignages d’histoire orale souvent nostalgiques ont permis de nuancer certaines de mes appréhensions fortement négatives de l’histoire des territoires pétroliers de Montréal, aussi caractérisés par une vive économie morale industrielle et la promesse d’une mobilité sociale ascendante.

Photo en noir et blanc d'un homme portant un masque à gaz devant un arrière-plan industriel, portant une affiche lisant "Ça pu!"
Photo: Scène de rue. Fonds La Presse via BANQ Numérique, P833,S4,D1582

Le troisième grand bloc analyse les conséquences urbaines de l’avènement des grandes infrastructures énergétiques à Montréal après 1945. L’abondance énergétique favorise l’étalement urbain, l’agrandissement des surfaces de vie et l’accroissement des normes de confort domestique. L’implantation des réseaux électriques et gaziers, afin d’éviter les conflits de localisation et de lisser l’acceptabilité sociale, tend vers l’invisibilité, au risque d’abstraire les gestes et les conséquences environnementales de la consommation d’énergie. L’action des grandes compagnies d’énergie comme Hydro-Québec et Gaz Métropolitain engendre toutefois des mobilisations sociales autour de la précarité énergétique et de la pollution.

Ces différents cas empiriques me permettent de tirer des conclusions transversales. La principale est que l’invisibilisation des paysages énergétiques entraîne partiellement la croissance de la consommation d’énergie, en la rendant indolore, facile et désincarnée. Dans ma conception, la matérialité et la spatialité de l’énergie sont déterminantes dans les processus de transition et dans leurs conséquences différenciées. La transition du système de l’énergie physique, centré autour de la manipulation quotidienne du bois et du charbon, vers celui de l’énergie en réseau, axé autour du pétrole, du gaz naturel et de l’hydroélectricité, induit une déconnexion entre les territoires de production de l’énergie et ceux où elle est majoritairement consommée.

Au Québec comme au Canada, ces territoires de production sont généralement autochtones, avec des conséquences disproportionnées sur les populations y résidant — injustice déjà étudiée avec brio par des historiennes et des géographes comme Britanny Luby et Caroline Desbiens. Mon apport avec La ville énergivore a été de prendre au sérieux les transitions énergétiques comme phénomènes doublement ancrés dans le temps long, ici le 20e siècle, et dans l’espace, ici l’île de Montréal. J’espère que le livre saura entrer en conversation avec la riche tradition de géographie historique et d’histoire environnementale canadienne.

Référence complète : Clarence Hatton-Proulx. La ville énergivore. Une histoire des transitions énergétiques à Montréal au 20e siècle. Montréal et Kingston : McGill-Queen’s University Press, 2026.

Photo: Lafaille et Frère marchand de bois et charbon, Collection Félix Barrière via BanQ Numérique, P748,S1,P2674
Feature Image: Montréal, 23 mars 1973. Image: BanQ Numérique, Fonds La Presse, P833,S5,D1973-0141.

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Clarence Hatton-Proulx

Clarence Hatton-Proulx is postdoctoral researcher at Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. He obtained a PhD in history and urban studies from INRS (Montréal) and Sorbonne Université (Paris). He works on the history of energy transitions, waste management, and deindustrialization. // Clarence Hatton-Proulx est chercheur postdoctoral à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il a obtenu un doctorat en histoire et en études urbaines de l'INRS (Montréal) et de Sorbonne Université (Paris). Il travaille sur l'histoire des transitions énergétiques, de la gestion des déchets et de la désindustrialisation.

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