Cet essai fait partie de la série “Gender and Atlantic Ocean Environments,” coéditée avec Written in the Waves journal, pour leur numéro Soil and Sea. Il est la traduction de l’essai “Beyond the Heroic Sacrifice: Reframing Petromasculinity and Extractivism in Norwegian North Sea Narratives.”
— Mais parles-moi plutôt de la Norvège, Harry. J’ai lu que c’est très beau là-bas.
Harry parla. […] du pays […] qui se considérait comme un peuple de gens tournés vers l’industrie et l’avenir […] Qui avait des forêts quand les Néerlandais et les Anglais avaient besoin de bois d’œuvre, qui avait des cascades quand l’électricité fut inventée, et qui par-dessus tout, trouva du pétrole juste devant la porte du salon.
— Nous n’avons jamais construit de Volvo ou de Tuborg, déclara Harry. Nous avons juste exporté notre nature et évité d’avoir à réfléchir. Nous sommes une nation qui a les cheveux d’or dans le cul.1
Dans Flaggermusmannen (L’Homme chauve-souris), l’auteur de roman policier Jo Nesbø laisse son détective troublé, Harry Hole, exprimer sa pensée critique sur son pays d’origine. Alors que le genre du Nordic Noir se joue fréquemment des clichés des échecs institutionnels et sociétaux dans des nations scandinaves censées être bien gouvernées, Hole fulmine contre une autre rupture de l’identité norvégienne : une image de soi qui nie la profonde histoire d’extraction impitoyable et ses conséquences écologiques au long terme.
Depuis la découverte en 1969 du pétrole offshore, les richesses de la Norvège sont liées aux eaux tempétueuses de la mer du Nord. L’extraction de ces ressources fossiles implique un travail extrêmement dangereux, qui a produit d’immenses fortunes. Cependant, comme l’observe le personnage de Nesbø, l’environnement marin et le fond marin desquels sont extraites ces richesses restent hors de considération. Comme d’autres démocraties riches, la Norvège présente un « déni socialement organisé » concernant les conséquences planétaires de cette dépendance aux énergies fossiles.2

Au lieu de se battre contre le piège économique de la dépendance au pétrole et ses conséquences écologiques, la mémoire culturelle norvégienne s’est traditionnellement concentrée sur les travailleurs pétroliers.3 Les plongeurs faisant face à des risques sanitaires ont été commémorés comme des héros nationaux qui ont sacrifié leurs corps pour le bien-être de l’État (image 1). Alors que ce récit reconnaît, à juste titre, l’exploitation de la main d’œuvre, un effet secondaire en découle : toute critique de l’extractivisme est facilement rejetée comme un manque de respect à la mémoire des travailleurs et à l’héritage industriel de la nation.4 Cet essai retrace, en utilisant en prologue le détective cynique de Nesbø, la production culturelle norvégienne à travers les médias, l’art et la littérature. Nous irons de récits héroïsant la main d’œuvre extractiviste à des voix contemporaines qui démantèlent la pétro-masculinité pour faire surgir des racines coloniales et écologiques, ainsi que les réalités du pétrole dans la mer du Nord norvégienne.
Héroïser les Travailleurs des Plateformes Offshore
Les dangers physiques rencontrés par les plongeurs (aussi appelés les pionniers) sur les plateformes offshore ont été un thème central des mises à l’écran de l’industrie pétrolière. Des films comme Dykket (The Dive, 1989), Pionér (Pioneer, 2013) et la série télévisée Lykkeland (State of Happiness, 2018) utilisent les extractions sous-marines comme décor pour générer des situations aux enjeux périlleux.5 Ce genre s’appuie sur les réalités psychologiques de la pression en eau profonde, où une remontée lente et contrôlée est nécessaire pour survivre, rendant ainsi la proche surface atteignable sans conséquences mortelles. Le suspense dans Dykket s’articule principalement autour de la claustrophobie de la cloche plongeante, et dépeint cette épreuve « non seulement comme un combat pour rester en vie, mais aussi comme une lutte pour maintenir la folie à distance. »6 Même dans des histoires plus concentrées sur le travail dans les terres comme Pionér et Lykkeland, la mer du Nord est constamment représentée comme un environnement hostile surmonté par la seule endurance héroïque des hommes.
Dans « Nordsjødykkeren » (« The North Sea Diver » 2006), le poète Norvégien Thorvald Steen se concentre d’une façon similaire sur le plongeur en eaux profondes, critiquant le sacrifice de sa santé physique et mentale au profit de l’économie nationale. Steen capture la tension entre la richesse des fonds marins et le désespoir individuel : « Je fais ce travail pour mon pays. / Tout le monde ne pense pas aux maladies au travail. / Moi si. » Expérimentant la mer comme une tombe en marbre noir plutôt qu’un site de prospérité sociale, le plongeur expose le coût de l’extraction : « Le manager de production sur la terre calcule les profits/. Je ne calcule rien. L’angoisse ne peut pas être résumée en un nombre de lettres. »7

Dans la même veine, la série de portraits photographiques de Fin Serck-Hanssen Pionerdykkerne fra Nordsjøen (« Plongeurs pionniers de la mer du Nord», 2006) affronte visuellement l’abstraction des richesses pétrolières par la documentation des conséquences médicales. Comme observé sur l’image 2, qui présente un gros plan intime et saisissant d’un visage buriné, le portrait offre un regard sans pareil sur les conséquences physiques sévères du travail d’extraction. L’exposition de la série en 2025 à la Central Library de Stavanger (une ville dont l’économie et le marché du travail sont construit sur ces extractions) est accompagné du texte suivant : « Il y a 65 cas avérés de morts parmi les plongeurs dans les côtes Norvégiennes et Britanniques de la mer du Nord… Dans 20 de ces cas, les pionniers ont décidés de s’ôter eux-mêmes la vie. »8 En 2024, lorsque la série était exposée au Storting (le parlement norvégien) après son acquisition par l’État, la chaire de Comité d’Art, Torstein Tvedt Solberg, insista sur la mise en garde historique que constituent ces portraits, déclarant que « ces portraits doivent être considérés comme des rappels pour nous, membres du parlement, que nous ne devons jamais refaire la même erreur : celle de prioriser le développement économique de la nation en dépit de la santé des individus. »9
Ces représentations culturelles ont activement participé au combat des travailleurs pour recevoir des compensations et la reconnaissance du public. En 1999, la Nordsjødykker Alliansen (l’Alliance des plongeurs de la mer du Nord) s’est mobilisée pour demander une reconnaissance de leur rôle crucial dans l’industrie et des dédommagements pour leurs blessures qui ont découlé de leur travail. En se reconnaissant comme « les marins de notre époque » (« the navy sailors of our time »),10 les plongeurs ont présenté l’extraction offshore comme une lutte héroïque et martiale contre un environnement hostile. Cette héroïsation masculine de l’extraction pétrolière a engendré une longue bataille juridique et politique de dix années, allant jusqu’à la Cour Européenne des Droits de l’Homme en 2013, et s’est soldée par l’obtention d’une compensation en 2014. En réfléchissant à cet héritage lorsque les portraits de Serck-Hanssen ont été exposés, le Stortinget a souligné la nature fondatrice de leur sacrifice : « Sans les efforts exceptionnels de ces plongeurs, l’État-providence norvégien tel que nous le connaissons n’aurait pas pu naître. Nous devons à ces plongeurs un sincère remerciement. »11
Critiquer la Pétro-Masculinité

https://kunsthalloslo.no/wordpress/wp-content/uploads/2024/09/DSC00721-scaled.jpg
Cependant, la compréhension culturelle du travail extractiviste offshore est en train de changer. En 2024, pendant que le Stortinget s’attachait à mettre en valeur le sacrifice des travailleurs en faisant une exposition avec les portraits de Serck-Hanssens, la galerie d’art d’Oslo (Oslo Kunsthall) accueillait une exposition de Lars Holdus. Appelée Where Oil Is First Found Is in the Minds of Men, l’installation s’engage explicitement avec le concept de pétro-masculinité de Cara Dagett, un « complexe d’identités et d’idéologies qui met en relation énergies fossiles, technologie, exploitation néo-coloniale et pouvoir patriarcal. »12 Le dispositif présente quinze sculptures, construites avec du bois toxique et imprégné de créosote, qui représentent différents archétypes de la pétro-masculinité, du « tech bro » à l’amateur d’art qui voyage régulièrement en avion. Ces mannequins sont placés sur un sol où est représentée une carte du système économique global (image 3).
Margrete Hestenes observe que ce cadrage masculin est très familier dans le contexte norvégien, où l’extraction du pétrole a longtemps été contée comme une entreprise masculine : une richesse nationale spectaculaire qui a été possible grâce à la résistance du « Grand Homme Blanc » (« Great White Man »).13 Cependant, montés sur des pics en bois, ces prototypes deviennent des clichés sans consistance. Avec cette subversion esthétique, Holdus s’engage dans une intervention critique de la mémoire ouvrière, allant au-delà du récit héroïque traditionnel. Il souligne que la violence de l’extractivisme revêt de multiples facettes : cela ne met pas seulement les hommes dans des conditions de travail brutales, qui sont rationalisées par les clichés du sacrifice mais cela dégrade aussi dans le même temps l’environnement et conduit à une crise écologique globale.
Le travail d’Holdus fait partie d’un mouvement plus large qui explore différemment le travail extractif norvégien et son iconographie de la pétro-masculinité, en des termes critiques. Katie Ritson identifie une évolution parallèle dans de récentes réflexions littéraires sur l’histoire du pétrole. Pendant que les représentations passées dans la poésie, la photographie et le cinéma tournent autour des catastrophes soudaines et l’exposition du corps masculin aux forces élémentaires de la mer, les récits actuels s’étendent sur des thématiques plus larges. Pendant des décennies, la mémoire étatique officielle – comme les expositions du Musée du Pétrole de Stavanger – a centré son histoire ouvrière sur les tragédies comme le désastre de la plateforme Alexander L. Kielland de 1980, où l’effondrement de la structure a causé la mort de 123 travailleurs offshore. Les nouvelles productions littéraires articulent un « double trauma », mettant en lien des accidents comme celui-ci avec le mouvement lent de la crise écologique. Examinant des romans tels que Puslingar d’Alter Berge (2020) et The Waves Burn Bright d’Ian Maloney (2016), Ritson observe qu’un « type de double trauma commence à être visible », cristallisé par la menace d’une Terre inhabitable qui se rapproche. Elle soutient que « Les souffrances humaines causées par les accidents offshore des années 1980 jettent une ombre persistante sur le spectre des souffrances humaines et écologiques qui s’étendent sur une échelle de temps bien plus longue et à une échelle bien plus vaste. »14
Repenser la Mémoire et l’Héritage
Le roman de Marjam Idriss, Halvt, paru en 2024, met en relation les histoires d’extraction du pétrole de la mer du Nord avec le sucre du monde atlantique.15 Le récit narre l’histoire d’un couple lesbien multiethnique qui fait des compromis avec ses valeurs pour travailler au sein d’Equinor, la plus grande entreprise d’énergie de Norvège, en majorité propriété de l’État. Poussée par le besoin financier et le désir de construire une famille, Inge accepte un poste comme consultante diversité et se retrouve envoyée sur l’île de Sainte-Croix, dans les îles Vierges états-uniennes.
Comme son personnage, Idriss a grandi dans la région de Stavanger, la capitale du pétrole norvégienne. Le roman imagine un accident catastrophique lors des opérations fictionnelles d’extraction dans les Caraïbes : un événement qui rappelle le traumatisme de la catastrophe de Kielland. Bien qu’Equinor ne travaille pas à Sainte-Croix en réalité, l’île est inextricablement liée à l’histoire norvégienne, notamment par la traite des esclaves et la brutalité de l’esclavage dans les plantations. Sous l’autorité dano-norvégienne au XVIIIe siècle, l’île a été le théâtre du massacre de 1759, révolte réprimée très violemment par l’officier et juriste dano-norvégien Engebret Hesselberg. Réfléchissant à cet héritage colonial, Idriss observe l’hypocrisie structurelle de cette époque : « Engebret est l’homme des Lumières qui a trahi ses propres idées progressives… Il parvient à avoir deux pensées dans sa tête en même temps. Il arrive à voir [les esclaves] comme humains, mais les oppresse tout de même. »16
Dans Halvt, Idriss capture les contradictions profondes des tentatives de vivre une vie morale dans les réalités de la pétroculture et des inégalités globales perpétuées. Dans un parallèle frappant avec son personnage, quand Idriss a eu besoin de financer sa recherche sur Sainte-Croix pour son roman, elle a reçu une bourse la municipalité de Sola. Un·e journaliste lui a demandé si elle avait bel et bien reçu un financement de la part de l’industrie du pétrole : « Hehe, oui. Du pétrole avec les meilleures intentions ! » a-t-elle répondu.17
Si la mémoire culturelle norvégienne peut se libérer du « déni socialement organisé » explicité de façon éloquente par le personnage principal de Nesbø, elle doit regarder au-delà du héros pétro-masculin. Plutôt que de se reposer dans une résignation cynique, de nouveaux récits culturels exigent une remise en question en profondeur, obligeant à faire face à la violence infligée tant aux travailleurs offshores qu’à l’environnement non-humain. Pour faire réellement face aux racines extractivistes de la richesse pétrolière, cette culture mémorielle doit lier la terre et l’océan, situant l’héritage norvégien de la mer du Nord dans de plus larges histoires ouvrières, coloniales et écologiques du monde atlantique.
Image en haut: Photo from Lars Holdhus’ exhibition “Here Oil Is First Found Is In The Minds Of Men” at Kunsthall Osla (September 28-October 27) (with permission from Oslo Kunsthall), https://kunsthalloslo.no/wordpress/wp-content/uploads/2024/09/DSC00721-scaled.jpg
Image en haut du série: Digital Painting by Emily Button.
Notes
This research was funded by the EU supported research project PITCH (Petroculture’s Intersection with The Cultural Heritage sector in the context of the green transition), https://pitch-horizon.eu
[1] Toutes les traductions sont des auteur·ices. Jo Nesbø, Flaggermusmannen (Aschehoug, 1997), 148-149.
[2] Kari Marie Norgaard, Living in Denial: Climate Change, Emotions, and Everyday Life (MIT Press 2011), 208.
[3] Helge Ryggvik, Til siste dråpe. Om oljens økonomi (Aschehoug, 2010).
[4] Marion Grau, “‘State of Happiness’? Petroreligion and Petromelancholia in Norway,” Dialog 62, no. 2 (2023): 179, https://doi.org/10.1111/dial.12803.
[5] Dykket, film directed by Tristan DeVere Cole, Filmeffekt A/S, 1989, 99 min; Pionér, film directed by Erik Skjoldbjærg, Film i Väst, 2013, 1 h., 51 min; Lykkeland, TV series directed by Petter Næss and Pål Jackman, NRK and Maipo Film, 2018.
[6] Pål Frostad, “Anmeldelse av Dykket – Film (1989),” Filmkikk, May, 13, 2014, https://filmkikk.no/anmeldelse.php?id=4865.
[7] Toutes les traductions sont des auteur·ices. Thorvald Steen, “Nordsjødykkeren,” in Pionérdykkerne fra Nordsjøen: fotoutstiling av Fin Serck-Hanssen, Kulturtorget, Sølvberget, 28. september – 03. desember 2006, ed. Hildegunn Birkeland (Sølvberget, 2006), n.p.
[8] Karen Haugsgjerd Reme-Stigel, “Utstilling: Oppreisning for oljepionerene,” January 20, 2025 on the homepage of Stavanger’s city library Sølvberget, https://www.solvberget.no/artikler/utstilling-oppreisning-for-oljepionerene.
[9] “‘The Pioneer Divers from the North Sea’ – a Photo Exhibition in the Storting,” press release by Stortinget (the Norwegian parliament), October 29, 2024, https://www.stortinget.no/en/In-English/About-the-Storting/News-archive/Front-page-news/2024-2025/the-pioneer-divers-from-the-north-sea—a-photo-exhibition-in-the-storting/
[10] Frode Fanebust and Marie Smith-Solbakken, “Nordsjødykkerne,” Store norske leksikon, July 6, 2026, https://snl.no/nordsj%C3%B8dykkerne.
[11] Stortinget, “‘The Pioneer Divers from the North Sea’ – a Photo Exhibition in the Storting.”
[12] “Lars Holdhus – Where Oil Is First Found Is in the Minds of Men,” press release by Kunsthall Oslo, 2024, https://kunsthalloslo.no/?p=16207&lang=en
[13] Margrete Hestenes, “Exhibition Visit: Where Oil Is First Found Is in the Minds of Men,” TOIL Blog, January 21, 2025, https://www.hf.uio.no/iln/english/research/projects/translatability-of-oil/toilblog/exhibition-visit-where-oil-is-first-found-is-in-th.html.
[14] Katie Ritson, “Sentimentality, Sacrifice, and Oil: Reckoning with Offshore Extractive Trauma,” in To the Last Drop – Affective Economies of Extraction and Sentimentality, ed. Axelle Germanaz, Daniela Gutiérrez Fuentes, Sarah Marak, and Heike Paul (Transcript, 2023), 166, https://www.degruyterbrill.com/document/doi/10.1515/9783839464106-009/html.
[15] Marjam Idriss, Halvt (Gyldenal, 2024).
[16] Marjam Idriss, “Å stirre manfoldskonsulenten I hvitøyet,” interview by Vilde Sagstad Imeland, Morgenbladet, March 7, 2024, 42.
[17] Idriss, interview.
