Safari suburbain

Photo: Harold Bérubé

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Par Harold Bérubé, Université de Sherbrooke

Introduction

En mai dernier, j’ai eu la chance et le plaisir de participer à la huitième édition de l’école d’été en histoire canadienne et environnementale de la Nouvelle initiative canadienne en histoire de l’environnement / Network in Canadian History & Environment (NiCHE). Historien des villes et des banlieues, j’ai suivi avec intérêt l’évolution de l’histoire environnementale et son arrimage à des objets d’étude (sub)urbains. L’école d’été, qui a pris la forme d’un véritable safari suburbain, m’a permis de poursuivre et d’approfondir cette réflexion. Deux idées ressortent des notes que j’ai prises durant ces trois jours. D’abord, que la suburbanisation est, à sa façon, une véritable force de la nature. Il y a quelque chose de vertigineux dans la façon dont la banlieue s’est déployée en Amérique du Nord au cours de la deuxième moitié du 20e siècle. Même si, objectivement, je comprends et connais bien les modalités de ce développement spectaculaire, subjectivement, la suburbanisation du continent donne l’impression d’être un changement fondamental de l’écosystème sur lequel nous avons une emprise limitée. Ensuite, et surtout, la suburbanisation m’apparaît plus que jamais comme un processus aussi complexe que contradictoire, qui ne peut être réduit aux formules simples que l’on utilise trop fréquemment pour diaboliser la banlieue et ses habitants (pensons tout simplement au titre de l’ouvrage pionnier d’Adam Rome sur l’histoire environnementale des banlieues, The Bulldozer in the Countryside).

Banlieusards et environnementalistes

Si le coût environnemental de la suburbanisation de masse d’après-guerre est sans contredit élevé, il ne faut pas oublier qu’à l’origine, la suburbanisation prend la forme d’un retour à la nature, d’une recherche de la douceur, de la tranquillité et des vertus curatives de toutes sortes qui lui sont associées. À la fin du 19e siècle, cette quête prendra d’abord la forme de lieux de villégiature que l’on fréquente de manière saisonnière, puis de plus en plus de banlieues où l’on s’établit pour de bon (comme le montre Michèle Dagenais pour l’île de Montréal). Mais si le banlieusard est un amoureux de la nature, ce n’est pas de n’importe quelle nature. Comme l’illustre la sacro-sainte pelouse que l’on associe au bungalow suburbain (et qui n’a d’ailleurs rien de naturel), il est à la recherche d’une nature domestiquée, mise au service d’un certain mode de vie. Dans ce contexte, le banlieusard joue un rôle plein d’ambivalence en histoire environnementale. D’une part, il est bel et bien le moteur d’un processus de développement qui prend la forme d’un bulldozeur dans la campagne à partir de 1945; d’autre part, une fois bien installé, il a avantage à ce que son milieu conserve un certain caractère naturel. À ce niveau, et comme l’a bien expliqué Anders Sandberg lors de la conférence d’ouverture de l’école d’été, la conservation de la Oak Ridges Moraine, vaste formation géologique au nord de Toronto laissée derrière par les glaciers qui recouvraient le continent, n’aurait pas été possible sans la contribution d’un certain nombre de banlieusards aisés qui se sont établis dans ce secteur et qui n’ont maintenant pas intérêt à ce que de denses lotissements viennent s’ajouter à leurs propres demeures, qui elles, trônes sur des terrains aux vastes dimensions. C’est un scénario qu’a également pu observer Chris Sellers dans le cas de Long Island. Dans l’exposé qu’il nous a présenté, tiré de son plus récent ouvrage, il expose certaines des racines suburbaines du mouvement environnementaliste.

« Wild in the City! »

« Wild in the City! » : c’est la façon dont est mis en marché Rouge Park, un vaste parc urbain situé à l’est de Toronto. C’est une formule qui évoque, ici encore, le rapport ambigu entre banlieue et nature. Situé en marge de la banlieue remarquablement multiethnique de Markham, le parc doit en partie son existence à un projet avorté d’aéroport dans le secteur de Pickering. Les vastes terrains expropriés en vue de construire l’aéroport et un lotissement qui serait venu s’y greffer forment le noyau du parc, qui est lui-même le résultat des efforts d’une alliance d’acteurs divers. Rouge Park constitue un vaste couloir vert qui relie la Oak Ridges Moraine au lac Ontario, mais c’est un couloir dont le caractère naturel est relatif. Traversé par des routes, des autoroutes, des lignes électriques, des chemins de fer et un pipeline, le parc abrite également une flore marquée par l’influence de l’être humain.

« Dog-Strangling Vine ». Photo: Harold Bérubé
Photo: Harold Bérubé

De nombreuses espèces invasives, importées dans la région depuis plus d’un siècle, y ont élu domicile. Si plusieurs d’entre elles se sont en quelque sorte intégrées à l’écosystème et passent pour « naturelles », d’autres ont proliféré plus activement et sont devenues des ennemis à abattre pour les autorités du parc. C’est notamment le cas de la « Dog-Strangling Vine », dont Catriona Sandilands a retracé l’histoire et qu’elle compare habilement à une autre espèce invasive avec laquelle elle partage plusieurs traits : l’homo sapiens. Bref, Rouge Park est un vaste espace naturel mis à la disposition des banlieusards, sur lequel empiète une série d’infrastructures urbaines et dont l’écosystème se rebelle en raison de l’influence de l’activité humaine sur sa composition et son fonctionnement.

Le vecteur automobile : verdure et grisaille

Nous ne nous sommes évidemment pas contentés d’explorer ces espaces verts qu’encercle et enserre la banlieue torontoise. Un périple sur le Don Valley Parkway nous a permis de découvrir une banlieue dont j’avais entendu le nom, mais dont je connaissais assez peu l’histoire : Don Mills. Vaste développement suburbain créé à la fin des années 1950 à l’intention de la classe moyenne, Don Mills permet d’explorer la diversité et la complexité de la banlieue d’après-guerre, dont on a pourtant dénoncé la grande homogénéité. Dans une conférence donnée le lendemain, Steve Penfold parlait, pour caractériser les banlieues torontoises d’après-guerre, d’une coexistence de « greenscapes » et de « greyscapes ». La chose est évidente dans cette banlieue ceinturée d’autoroutes, mais traversée d’un réseau complexe de voies vertes qui se déploie à l’arrière de maisons à l’architecture étonnamment variée pour l’époque.

Tour guidé de Don Mills avec Richard White. Photo: Harold Bérubé
Tour guidé de Don Mills avec Richard White. Photo: Harold Bérubé

Elle me rappelle, à bien des égards, Ville de Mont-Royal, cette banlieue montréalaise créée quelques décennies plus tôt en fonction du réseau ferroviaire, mais dont le décollage est surtout associé aux années 1950 et à l’automobile. Don Mills accueille également sur son territoire un centre d’achat à ciel ouvert qui m’a beaucoup rappelé le Quartier dix30, sur la rive sud de Montréal. Dans les deux cas, on a affaire à une reconstitution de l’expérience commerciale urbaine d’une somptueuse artificialité. Comme l’explique le site web de ce complexe :
Shops at Don Mills is where fashion, dining and entertainment come outside to play. Come visit Ontario’s first and finest open air centre with exceptional shops, restaurants and services surrounding a lovely Town Square. Shops at Don Mills, A BREATH OF FRESH AIR.

Pour le dire autrement, on y restaure à la fois un certain rapport à la communauté et à la nature, dans un environnement où la voiture semble à la fois incontournable et de trop.

Photo: Harold Bérubé
Photo: Harold Bérubé

Conclusion

Ce safari suburbain n’aurait probablement pas pu mieux se clôturer que par une visite au Black Creek Pioneer Village. Si les banlieues sont, à bien des égards, des espaces sans histoire et sans tradition, cette reconstitution d’un village agricole du 19e siècle à deux pas du campus de l’Université York représente un effort, datant des années 1960, de projeter dans le passé l’image suburbaine et tout à fait artificielle d’une communauté égalitaire, centrée sur la famille, existant dans un état d’équilibre relatif avec la nature. Et si cela était nécessaire, cette reconstitution d’un passé qui n’a jamais existé nous invite à ne pas nous fier à notre première impression lorsque vient le moment de positionner la banlieue dans le champ de l’histoire environnementale et à prendre acte de la complexité et de l’ambiguïté des rapports entre banlieue et environnement, entre banlieusards et nature.

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