Henri-Gustave Joly de Lotbinière : l’émergence de la conservation des forêts au Canada

Little, Jack, 2013, Patrician Liberal. The Public and Private Life of Sir Henri-Gustave Joly de Lotbinière, 1829-1908, University of Toronto Press.

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Compte rendu

Little, Jack, 2013, Patrician Liberal. The Public and Private Life of Sir Henri-Gustave Joly de Lotbinière, 1829-1908, University of Toronto Press, 375 p.

Henri-Gustave Joly de Lotbinière est déjà un nom bien connu dans le champ de l’histoire de l’environnement au Québec. C’est un nom qui revient régulièrement dans les travaux qui tentent de retracer le fil de l’introduction au Canada et au Québec des idées associées au mouvement conservationniste, à la fin du XIXe siècle. On le retrouve encore plus étroitement associé à l’histoire de la forêt, puisque c’est dans ce secteur d’activités que Joly de Lotbinière s’est investi, affichant une ardeur et une détermination peu communes pour l’époque à l’égard des questions forestières. Une biographie portant sur Joly de Lotbinière est parue à la fin de 2013 aux Presses de l’Université de Toronto sous la plume de Jack Little. Patrician Liberal. The Public and Private Life of Sir Henri-Gustave Joly de Lotbinière, 1829-1908, permet de situer les efforts conservationnistes du personnage dans le cadre plus vaste de sa vie personnelle et politique. Marc Gaboury en avait déjà dressé un portrait dans un mémoire de maîtrise justement intitulé Sir Henri Gustave Joly de Lotbinière : Visionnaire et promoteur de la conservation des forêts, au Québec, à la fin du XIXe siècle. Il y maintenant plus de quinze ans de cela, Gaboury concluait à propos de l’homme : « Personnage politique secondaire de notre histoire, Sir Henri-Gustave Joly de Lotbinière mérite d’être reconnu comme un personnage majeur de notre histoire environnementale »[1]. Pour Gaboury, Joly de Lotbière était un point de départ pour mieux saisir l’essor du mouvement de conservation au Québec, à travers les interventions d’un homme qui est intervenu tant aux niveaux local, régional que national. Jack Little nous propose maintenant une biographie sociale qui s’inscrit dans la mouvance de la microhistoire, et qui offre une interprétation de la contribution de Joly de Lotbinière à l’histoire environnementale dans toutes ses dimensions politiques et culturelles. L’ouvrage de Littlecouvre les différentes dimensions de la vie de l’homme, depuis l’origine de ses parents, leur arrivée au Canada, son mariage, son parcours académique et son intérêt pour les sciences. La place occupée par les activités de Joly de Lotbinière en matière de forêt reçoit toujours une attention particulière. La particularité du rôle de Joly de Lotbinière dans la conservation des forêts tient au fait qu’elle combine les dimensions politiques et pratiques. Joly fut tout d’abord l’un des porte-parole et un des agents les plus actifs du discours sur la conservation des forêts, en occupant des postes clés comme ceux de premier président de l’Association forestière de la province de Québec en 1882, de premier vice-président de l’American Forestry Congress en 1883, et finalement de premier président de la Canadian Forestry Association en 1900 – pour n’en nommer que quelques-uns. Little replace ces faits à l’intérieur de la trame continue qui est celle de l’homme, et qui fut également jalonnée par l’occupation de fonctions comme celles de député – sur la scène provinciale et fédérale –, de premier ministre du Québec (1878), ou de ministre du Revenu de l’Intérieur (1897-1900) au sein du gouvernement Laurier. Mais son intérêt pour les arbres et la forêt est aussi intimement associé à la gestion de ses propriétés seigneuriales. Sa seigneurie fait figure de véritable petit laboratoire forestier. Comme exploitant, il est emmené à réfléchir et à agir afin d’assurer l’approvisionnement de ses moulins à scie. Il impose des restrictions sur les défrichements dans ses contrats de concession, et mène des expérimentations sylvicoles sur ses propres terres. Sa seigneurie est également un lieu privilégié d’observation, qui l’emmène à attirer l’attention de ses contemporains sur les effets du déboisement, notamment en matière de régulation des eaux. L’association entre la trajectoire personnelle de l’homme et ses activités militantes en faveur d’une exploitation forestière soucieuse du renouvellement du couvert forestier et promulguant la sylviculture révèle des détails qui ont une portée significative sur les orientations du mouvement de conservation au Québec et au Canada. Un mouvement qui, à plus long terme, a influencé les politiques forestières mises en place ensuite au XXe siècle. Par exemple, on saisit que la double appartenance linguistique et culturelle de Joly de Lotbinière a permis à l’homme de côtoyer les milieux francophone et anglo-saxon, et du coup de forger une approche qui sera celle adoptée – et adaptée – en contexte canadien. À travers le personnage de Joly, on peut voir comment s’est faite la jonction entre le maintien de certaines traditions nobiliaires et catholiques françaises avec un libéralisme émergent associé à l’essor d’une bourgeoisie d’affaires. À la fois héritier du régime seigneurial et hommes d’affaires, la propriété de ses terres lui ont permis de se forger une conception de l’organisation du territoire qu’il a ensuite porté dans l’arène politique. Comme Joly de Lobtinière a occupé des fonctions politiques notoires tant sur la scène provinciale que fédérale, l’approche biographique permet de poser un regard sur les rouages dans lesquels se trouve projetée la question environnementale – ou à l’époque de la conservation des ressources forestières – et comment la trajectoire de celle-ci est liée à celle d’individus clé. En effet, on voit évoluer la question de la conservation des forêts en étroite relation avec les différents mandats politiques occupés par Joly de Lotbinière, en alternance avec ses fonctions de propriétaires terriens et d’exploitant forestier. Le personnage devient un filtre à travers lequel on peut peser et soupeser les différents enjeux auxquels se trouvait lier l’exploitation forestière. Ainsi, de façon plus large, Joly de Lotbinière, en défendant la cause forestière, s’attaquait à celle de la formation professionnelle et technique, du libre-échange, du favoritisme politique, de l’intervention de l’État. Des questions dont l’enchevêtrement a teinté l’évolution de notre rapport à l’exploitation et à l’administration des forêts. Little évoque les idées de Joly de Lotbinière à propos de la colonisation, mais quand on sait l’importance du conflit entre l’exploitation forestière et la colonisation, on aurait souhaité que la pensée de l’homme sur ce sujet soit un peu plus approfondie. Joly n’était pas seul à faire la promotion de la conservation des forêts. Un mouvement, par nature, implique l’engagement d’une certaine masse. Mais sa biographie nous ramène à l’importance que jouent certains individus dans l’évolution des faits de société, et permet d’inscrire l’histoire sociale à l’intérieur d’une trame originale. En effet, si le mouvement de conservation des forêts au XIXe siècle se jouait à l’échelle mondiale, cette biographie de Joly de Lobtinière offre un regard sur ses manifestations au Canada et au Québec. À cet égard, il s’agit d’une contribution importante à l’histoire environnementale québécoise. On ne peut qu’espérer voir l’ouvrage traduit un jour en français…   [1] Gaboury, Marc, 1998, Sir Henri Gustave Joly de Lotbinière : Visionnaire et promoteur de la conservation des forêts, au Québec, à la fin du XIXe siècle, Mémoire de maîtrise en histoire, Université Laval, p. 95.

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Maude Flamand-Hubert

Je suis actuellement stagiaire postdoctorale à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) et au Centre interuniversitaire d’études québécoises (CIEQ). Mon projet de recherche porte sur les forêts privées et sur la relation entre les modes de tenure et les couverts forestiers. J'ai soutenu en 2017 ma thèse de doctorat, intitulée "La forêt québécoise dans la première moitié du XXe siècle : représentations politiques et littéraires" (cotutelle en développement régional à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) et en histoire à Sorbonne Paris-IV).

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